Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 16:36

 

Les anges ont parfois des noms de train

Hélène Dassavray

 

Episode précédent

Tous les épîsodes

 

Episode 18

 Changement de programme

 

Quelle heure peut-il être ? Il fait si noir, impossible de le deviner. Je viens d'ouvrir les yeux et je ne comprends pas où je me trouve, un mélange de sentiments, un décor familier et étrange à la fois. Tout me revient tout à coup.

La dernière image de Mina, son regard, son haussement d'épaule. Elle a trouvé la force de sourire, j’ai essayé aussi mais je crois n’avoir réussi qu’à esquisser une pauvre grimace.

Je sais que les volets sont hermétiquement clos, c'est comme ça ici. L'isolement est une tactique de guerre. Je me souviens que Mina ne fermait jamais ses volets.

Je reconnais l'odeur des détergents, même les draps sentent l'eau de javel.

 

Je me rappelle.

Le départ de la fête. Oui, je m’en souviens bien, je lui ai putain éclaté les couilles ! comme dirait Catherine. La fuite dans la ville sous la lune pleine, que c'était bon de marcher avec Mina ! L'entrée de l'immeuble dans le quartier rupin, le sol en carreaux noirs et blancs, les immenses miroirs, l'ascenseur silencieux, le grand mystère de Mina. La porte, la sonnette, l'entrée et sa moquette claire, épaisse. Les trois pas dans l'appartement et l'interception par le grand type en costard. Le cri de Mina :

-         Leila ! Les flics !


J’ai eu le bon réflexe : partir en courant, dévaler l'escalier. Empêtrée dans mes jupons, j’ai eu le temps de me dire que j’allais me remettre aux jeans, et puis les deux types ont barré le passage en bas, les menottes.

La voiture des flics, juste eu le temps d'apercevoir Mina, juste le temps d'attraper son regard, un haussement d'épaule et la douceur de son sourire, j’aurais tellement aimé le lui rendre. Un des flics a posé la main sur la tête de Mina tandis qu'elle montait dans une voiture, on m’obligeait à monter dans une autre avec, moi aussi, une main qui m’obligeait à baisser la tête. Deux gars en costumes et chemises blanches, menottés également étaient embarqués dans le panier à salade.

Pendant qu'on roulait un des deux flics qui m’entouraient a fouillé mon sac. Il a trouvé ma carte d'identité.

-         Changement de programme les gars, on emmène la demoiselle aux mineurs !

Les deux autres se sont retournés pour me regarder, c'est idiot mais cela m’a fait tellement de bien de leur tirer la langue.

 

Ils sont arrivés au petit matin, serrés l'un contre l'autre je ne les avais jamais vus ainsi, ils avaient vieilli de dix ans. Ils m'ont ramenée à la maison.

J’avais oublié comme c'était sinistre de se réveiller dans le noir et l'odeur des détergents.

J'avais oublié le son étouffant de cette radio toujours allumée.


2 juin 1975. Le Smig passe de 6,95 F à 7,12F

La belle vie pour les prolétaires.

J’ai l'impression d'être malade, mon entourage est attentionné comme si j’allais mourir. Les voisins viennent me voir, ils apportent des gâteaux. Je n’ai pas faim. Tout le monde me sourit. Bêtement.

Je suis désolée qu'ils aient tant souffert mais je ne regrette pas une seconde d'être partie. Ils cherchent encore à me vendre leurs rêves étriqués. On m’affirme que lorsque j’aurai mon bac je pourrai prendre une chambre dans une ville universitaire. On me suggère  que quatre ans ce n'est rien, que je dois doit prendre garde à ne pas faire des choses que je regretterai toute ma vie.

Je n’ai aucune idée de ce que veut dire toute ma vie.


10 juin. Les prostituées lyonnaises occupent une église.

Va-t-il enfin descendre de sa croix ?

 Je suis déphasée. Je ne suis plus la même, je m'ennuie dans la vie de la Leila qui habite ici.

Je n’ai pas bougé quand ma mère a voulu me passer Catherine au téléphone.

-         Veux voir personne.

Il me faut du temps, le temps de comprendre ce que je fais là, les repas à la minute près, le silence morne.

Je reste dans ma chambre, désœuvrée, assise sur mon lit. Ma mère tente de comprendre elle aussi, elle voudrait savoir ce que j’ai fait tout ce temps. Pendant qu'elle se rongeait.

-         Je t'ai toujours vu te ronger, maman.

Parfois elle envoie le père, il est embarrassé. Il n'ose pas gueuler, les voisins ne lui pardonneraient pas, il voudrait être doux, ne sait pas comment s'y prendre. C'est moi qui le rassure :

-         T'inquiètes pas, ça va aller.

On peut toujours le dire. Ça ira de toute façon. Le seul souci est où ?

 

A suivre

 

Partager cet article

Repost 0
Published by helene.dassavray.over-blog.com - dans Le film du dimanche soir
commenter cet article

commentaires