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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 14:11

Les anges ont parfois des noms de train

Hélène Dassavray

 

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Tous les épîsodes

 

Episode 19

 Les volets clos

 

 

13 juin. Les militants du Larzac s'enchaînent aux grilles du ministère des armées.

Et à quoi sont enchaînés les militaires ?

 

Je ne suis même pas sûre de penser. Je suis assise sur mon lit et les jours passent. Je me demande si je vais m'éteindre tout à fait, non pas mourir, je me doute bien qu'on ne meurt pas si facilement. Non, juste rester là, assise sur mon lit, toute ma vie.

 

Ma mère fait chaque soir la tournée de toutes les pièces de la maison pour fermer les volets. Ce soir je les ouvre derrière elle. Elle me regarde comme si j’allais assassiner le pape mais ne dit rien. C'est ainsi, mes parents me regardent et ne disent rien, j’agis pareillement. Je cherche un mot pour qualifier l'ambiance que cela donne, pas folichonne en tout cas.

J’évite de penser à Mina, à Coco et toute la bande. Vu où je me trouve maintenant, j’ai l'impression d'avoir visité la quatrième dimension et que l'on a effacé de ma mémoire la porte d'entrée.

Je ne réalise pas que j’habite là.

Je repeins en mauve le papier à grosses fleurs orange. Je suis sortie acheter le matériel nécessaire, on dirait que j’ai attrapé quelque chose de contagieux, ou alors je suis devenue célèbre, personne n'ose me regarder mais je sens tous ces yeux sur moi. J’en avais pris l'habitude avec Mina, autant être soi-même … Un instant j’ai la tentation de me retourner et de faire bouh! La première fois que je ris à nouveau - toute seule.

J’ai fait les choses comme il faut, j’ai posé des journaux partout sur le sol. Ma mère la ménagère n'en croit pas ses yeux. A cause des odeurs de peinture je dois dormir avec la fenêtre ouverte en plus des volets. Je pressens le début d'un court-circuit dans le cerveau parental mais ils n'ont rien dit. C'est peut-être une bonne solution, je fais ce que je veux et ils ne disent rien. Ils n'ont rien à craindre, comme ils peuvent le constater je pense aux journaux sur le sol.

 

Personne ne tient si longtemps dans le désert.

Ma mère pleure souvent, je suis loin pourtant de lui vouloir du mal.

-         Tu fais pleurer ta mère !

-         Elle n'est pas obligée.

-         Tu n'as pas de cœur !

-         Vous n'avez pas dû savoir le fabriquer.


Je me sens mieux dans mes murs mauves. Au marché j’achète une tenture indienne représentant l'arbre de vie. Ma mère la couturière se fait prier, le tissu trop fin, les coutures pas assez solides. Le vendeur, un beau garçon aux yeux clairs d'une vingtaine d'années, m’offre des bâtonnets d'encens. Il a vu juste, j’ai besoin de purifier mon air. Bertrand doit être en train de vendre ses bijoux en cuir marocain au bord de l'océan. Je me tourne vers ma mère

-         J'ai vu la mer !

Elle me regarde comme si elle cherchait à la voir dans mes yeux.

-         Tu l'as déjà vue toi, la mer ?

-         Non, mais on sait à quoi elle ressemble.

-         L'image de la mer n'est pas la mer.

Je m’interroge sur ce qu'aurait pensé Freud de cette dernière phrase. Mais je n’ai jamais lu Freud.


10 juillet. Le collège unique.

Tous égaux ou tous pareils ?

 

Cet après-midi je rends visite à Catherine. Gênées, toutes les deux.

-         Merde, t'aurais quand même pu m'écrire !

-         Je n'y ai pas pensé.

-         Putain, je ne t'ai pas manqué ?

-         Si, souvent.

Ce n'est pas facile à dire, je trouve des mots mais la vérité apparait trop grande pour eux. Je raconte en gros, et me demande si les voyageurs s'arrangent aussi avec la vie pour la rendre plus crédible.

Je finis par douter de l’existence de Mina. Et Bertrand? Et mon ventre rieur ? On dirait une histoire inventée.

Catherine reste songeuse. Par moment elle me regarde comme si elle me voyait pour la première fois.

-         Je n'aime pas quand tu me regardes comme ça !

-         Merde, tu vas repartir ?

Je sens mes joues s’empourprer. Un grand coup de chaud. Catherine pense que je veux garder le secret sur mes projets mais ce n'est pas cela du tout, je réalise brusquement que je suis si abasourdie de me retrouver là, étrangère, en voyage dans ma vie d'avant (la chambre géométrique de Catherine, orange et blanche, me semble elle aussi tellement exotique), que je n'ai pas pensé un seul instant que je pouvais repartir.

Ils arrivent à rétrécir même mes pensées.

 

Je ne sais pas comment parler de Bertrand, alors je n'en parle pas. Je ne suis pas fière de ce que m’apprend Catherine, tous les élèves de ma classe interrogés, les professeurs et les voisins inquiétés, mes parents effondrés. A force de fouiner les flics ont appris que je fumais, ils ont arrêté le type à qui nous achetions le shit, je ne sais plus où me mettre. Catherine a reçu chaque semaine la visite des gendarmes au cas où elle aurait des nouvelles.

-         Merde, tu vois, finalement t'as bien fait de ne pas écrire!

-         L'intuition féminine !

Catherine rit, cela éveille chez moi une surprenante colère.

-         Faut pas rire avec ça.

Catherine me dévisage :

-         Putain, qu'est ce qui t'arrive ?

Je n’en sais rien moi-même mais j’ai eu l’insupportable sentiment que Catherine se moquait de Mina, comment lui expliquer ?

-         Non rien, laisse tomber !

-         On rigole plus ?

-         Si, excuse-moi, je ne sais pas ce que j'ai, je suis un peu sur les nerfs…

-         T'as tes règles ?

-         Non, non, j'ai beaucoup vieilli tu sais, je suis ménopausée maintenant.

Catherine attrape un de ses fameux fous rires et je me laisse contaminer avec délice. Même si je ris jaune, je voudrait bien les voir revenir, ces fameuses règles. Et oublier cet anniversaire.

Catherine déniche une boulette laissée par son dernier copain. Nous rigolons des vaches-qui-rient, j’ai introduit le sujet, de l'intuition féminine aussi - finalement.

 

Le plus dur est de rentrer à la maison à l'heure du dîner et se retrouver dans un mauvais film, les voir tous les deux à table face à face, muets. Personne ne serait surpris que l'un se lève brusquement et assassine l'autre sauvagement, il ne manque que la musique funèbre, mais je l'entends dans ma tête.

Je prétexte avoir déjà mangé et me réfugie dans ma chambre. Catherine m’a prêté le dernier disque des Stones.

Entres mes murs mauves, planant doucement à contempler l'arbre de vie, It's only Rock'n Roll en bande son, je me sens tout de même un peu chez moi.

 

A suivre

 


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Published by helene.dassavray.over-blog.com - dans Le film du dimanche soir
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