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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 14:29

Les anges ont parfois des noms de train

Hélène Dassavray

 

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Sur la route

 

 

Mi-juillet

C'est l'été

 

Mais je  n'arrive pas à me réchauffer.

Je retourne au marché avec Catherine.

Jean-Claude, le vendeur de tentures indiennes, nous invite à venir avec lui à une grande manif pour une bonne cause qui sonne à mes oreilles comme un sésame vers mon pays :

-         Ouais, on sera des milliers et on va sauver notre territoire ! Ils ne l'auront pas ! Gardarem lou Larzac !

Je mets plus de temps à convaincre Catherine que mes parents, heureusement que Jean-Claude lui plait. Il lui offre de l'encens, Catherine frétille, je me tais.

 

25 juillet. Naissance d'un bébé éprouvette.

Et combien de bébés éprouvés ?

 

Nous nous sommes mises d'accord pour raconter que Jean-Claude et sa sœur Véronique nous invitent quelques jours dans la ferme familiale en Ardèche. Mes parents tiennent à rencontrer ces nouveaux amis.

Jean-Claude avec ses longs cheveux, son sarouel et sa chemise indienne, Véronique en sari rose et or, un point rouge sur le front, tous les deux assis autour de la table en formica jaune de la cuisine, je me régale de l'image. A part moi, personne ne semble remarquer les constants haussements de sourcils de ma mère la sourcilleuse.

Il y a aussi une réunion avec les parents de Catherine, ma mère la cuisinière a fait son célèbre cake aux olives. Catherine et moi n’avons pas eu le droit d'assister à la conversation mais les parents ne se méfient pas du petit frère,  il nous rapporte leurs craintes, la drogue  avant tout.

-         On a intérêt à la faire clean jusqu'au départ.

-         Oui, surtout toi. Putain, t'es sûre que c'est sa sœur à Jean-Claude ?

-         Qu'est ce que tu vas chercher ?

Catherine est mal à l'aise, c'est la première fois qu'elle ment autant à ses parents.

-         T'as peur de commettre un péché ? Tu penses que tu vas finir en enfer ?

-         Merde, arrête tes conneries !

-       On a le droit de mentir pour sa liberté, on a tous les droits pour sa liberté, ce qu'ils nous font est violent. Etre libre c'est un art ! Le plan c'est d'aller à une super fête ! On n'est plus des guerrières ?

-         Si, si ! Ça va ! Je vais putain d'assurer, je sais mentir, ça va ! Tu verras, ils ne sauront pas si c'est de l'art ou du cochon …

Je range tout de même dans ma case matière-à-réflexion la notion du mensonge. Et puis je la retire aussitôt parce que me revient ce qu'a dit Mina, cela règle la question, je le répète à Catherine :

-         Tu es seul juge de ton degré d'innocence.

Catherine me fait ses gros yeux

-         Merde, je ne te suis pas.

-         C'est toi qui sais le mal que tu fais aux mouches.

-         C'est vachement plus clair !

Exactement ce que j’apprécie avec Catherine, comme avec Mina et Marijo, je rigole.

Mes parents ne rigolent pas. Sauf quand ils reçoivent des invités et qu'ils ont partagé l'apéritif, le vin, les digestifs. Il arrive même que mon père sorte quelques bonnes blagues, comme celle du Schtroumpf qui court, tombe, et se fait un bleu. Cette blague ne fait rire que mon père et moi, ma mère et les invités en général sourient poliment.

Depuis le temps que j’habite avec eux, je peux calculer quelques statistiques, disons que mes parents reçoivent en moyenne deux ou trois fois par an.

Cela donne peu d'occasions de rire.


La galère a commencé dès le départ. Le plan initial supposait que Jean-Claude et Véronique nous emmènent avec eux au Larzac dans leur 4L. Au dernier moment ils embarquent trois chevelus descendus de la montagne avec une belle réserve d'herbe, il n'y a plus de place pour nous. Catherine s'inquiète.

-         Merde. Qu'est-ce qu'on fait ?

-         Devine !

 

Deux jeunes filles sur le bord de la route n'attendent pas longtemps. La première voiture s'arrête, je prie pour que ce ne soit pas une connaissance de nos parents. C'est heureusement un couple d'inconnus, des bourgeois en pleine bonne action. Costume pour lui, chemisier à col cravate synthétique et géométrique pour elle, le même motif que la tapisserie de la chambre de Catherine. Et que font deux jeunes filles seules à faire du stop ? Et comment vont les études ? Et que veulent-elles faire plus tard ? Et tout le baratin. On s'amuse, le but est qu'ils nous emmènent le plus loin possible alors on leur sert une soupe qui nous aurait presque fait pleurer nous-mêmes. Figurez vous que nous sommes sœurs et allons rejoindre notre père dans une ferme du Larzac car nous fuyons le nouveau mari de maman qui nous bat et même pire. Oui, bien sûr avec cette nouvelle loi facilitant le divorce il ne fallait pas s'attendre à autre chose, et puis oui évidemment qu'une fois en sécurité nous avertirons la police, l'assistante sociale, même les pompiers s'il le faut. Voilà comment nous arrivons à la moitié du chemin. Les bourgeois ont un grand avantage sur les prolétaires, leurs voitures fendent le vent. Un peu trop d'ailleurs, à l'arrière de la DS fonçant au moins à 120 km/h j’ai mal au cœur et Catherine le teint verdâtre.

Je crains soudain que les bourgeois, se sentant responsables, veuillent nous emmener jusqu’à destination. Mais ils sont attendus pour un raout chez un notaire de village et, malgré toute leur compassion, n'en sont tout de même pas à sacrifier les mondanités.

-         Soyez prudentes mesdemoiselles !

-         Vous aussi !

Hélas, nous n'arriverons jamais chez notre père.

Au Larzac, on espère.

 

A suivre

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Published by helene.dassavray.over-blog.com - dans Le film du dimanche soir
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